La charge mentale : au-delà du récit féministe

La charge mentale : au-delà du récit féministe

Depuis la publication en 2017 de la bande dessinée « Fallait demander !» d’Emma, le terme « charge mentale» a envahi le débat public et, dans son sillage, beaucoup de cabinets de thérapeutes. Le mérite de cette vulgarisation est réel : elle a rendu visible quelque chose qui ne l’était pas, elle a donné des mots à une souffrance souvent muette, peu conscientisée et encore plus difficilement remise en question.

Mais un outil de conscientisation peut devenir, mal manié, un outil d’impasse. C’est ce que l’on observe parfois en consultation : des personnes qui arrivent avec une grille de lecture déjà complète (le problème est identifié, le coupable désigné, la société incriminée) et pour qui la thérapie risque de se réduire à une validation de leur récit plutôt qu’à une véritable mobilisation de leur pouvoir d’agir, d’entrer en relation avec les Autres et le monde et de percevoir.

Cet article tente d’en proposer une lecture plus complexe, plus clinique, nourrie des données scientifiques disponibles avec justesse et mesure et de l’observation clinique.

Ce que la recherche montre vraiment, et ce qu’elle ne montre pas

En premier lieu, il serait risqué de nier l’existence d’un déséquilibre. Des études portant sur des mères de jeunes enfants montrent que la part du travail cognitif domestique (la planification, l’anticipation, la délégation) est de façon disproportionnée assumée par les femmes, et que ce déséquilibre est plus marqué encore pour la dimension cognitive que pour la dimension physique des tâches (Aviv et al., 2024).

Ces résultats, répliqués dans plusieurs contextes culturels, méritent d’être pris au sérieux, sans pour autant ne pas être questionnés sur les tenants et aboutissants de ces conclusions alarmantes.

Par ailleurs, les limites méthodologiques de ce corpus sont tout aussi importantes à souligner.

Des échantillons peu représentatifs

La majorité des recherches pionnières sur la charge mentale ont été conduites auprès de couples à deux revenus, appartenant aux classes moyennes supérieures, très diplômées : des populations loin de représenter la diversité des configurations familiales. L’étude séminale de Daminger (2019), souvent citée comme référence, repose sur des entretiens qualitatifs avec 35 couples hétérosexuels seulement. La puissance statistique de ce type d’échantillon n’autorise pas la généralisation que l’on en fait, malheureusement souvent.

Des outils de mesure en construction

Les mesures par journaux de temps, longtemps utilisées comme gold standard, semblent inadaptées à la capture du travail cognitif, qui se déroule en arrière-plan, simultanément à d’autres activités, de façon diffuse et continue. Les chercheurs eux-mêmes reconnaissent qu’il n’existe pas encore de définition uniformisée du travail cognitif domestique, et que la diversité des approches méthodologiques produit des résultats hétérogènes difficiles à intégrer (Dean, Churchill & Ruppanner, 2022 ; Reich-Stiebert et al., 2023).

Un écart de perception structurel

Un résultat particulier, issu d’une étude quantitative sur des couples allemands, mérite d’être mentionné : si les femmes se perçoivent comme assumant la grande majorité de la charge mentale, les hommes ont tendance à considérer que cette charge est partagée équitablement (Schulte et al., 2025).

Cet écart de perception ne prouve pas que l’une des deux parties ment ; il peut signaler de nombreuses réalités : 

  • le fait que dans certains couples, un déséquilibre est réel, parfois légitime selon la temporalité et le contexte de chacun des partenaires et du couple, parfois non légitime et non excusable raisonnablement,

  • le fait que des conditionnements culturels, respectés volontairement ou non, peuvent intervenir dans la perception tout autant que dans la répartition effective des tâches ménagères dans certains couples dits mixtes ou non,

  • le fait que l’importance des tâches n’est pas forcément la même entre les deux parties donc les responsabilités ne seront pas ressenties de manière identique,

  • le fait que certaines tâches peuvent être considérées comme faisant partie de la charge mentale par l’un et pas par l’autre, et inversement,

  • le fait que la gestion d’une charge mentale est aussi co-construit par les discours entendues dans l’espace publique et les femmes peuvent aussi porter des conditionnements à sentir une charge mentale qui parfois, n’existe pas à la mesure du stress qu’elle ressente (je plaide coupable pour avoir été dans cette équipe là pendant longtemps !)

  • ou toutes autres explications, contextes, facteurs qui moduleraient les résultats de ce genre d’étude et nous protégeraient face à des conclusions, parfois tentantes, mais trop simplistes, qui tenderaient à perpétrer une confrontation homme/femme sans fin, là où le principe même du féminisme, me semble-t-il est d’homogénéiser les fonctionnements des genres pour oeuvrer à plus d’harmonie dans les relations.

Toutes ces possibilités ne sont donc pas la même chose qu’un simple refus délibéré de l’homme de réaliser certaines tâches ménagères ou d’une immaturité de sa part qui ne le ferait pas considérer ces tâches comme faisant partie d’une réalité adulte. Ces conclusions, en plus d’être glissantes, sont tout autant périlleuses en termes de démarche scientifique.

Ce que les couples de même sexe nous apprennent

L’argument le plus fort contre une lecture strictement générée vient d’une direction que la recherche a longtemps négligée. Des études qualitatives sur des couples de même sexe montrent des niveaux plus élevés d’égalité dans la répartition des tâches domestiques comparés aux couples hétérosexuels, et révèlent que la charge cognitive y est pensée comme un ensemble de responsabilités négociables et réattribuables selon les besoins et les préférences de chacun, et non comme la propriété fixe d’un rôle (Guthrie et al., 2023).

Ces couples suggèrent qu’un partage à 50/50 n’est pas nécessairement le but, mais que ce qui compte est la négociation consciente, la communication, et l’adaptation aux besoins mutuels en continue. L’illusion d’une organisation trouvée une fois et qui fonctionnerait tout le temps, sans réajustement, crée plus de tension et de risque d’aller dans le mur, bien qu’elle puisse représenter un biais cognitif assez répandue, à l’image de l’illusion de la baguette magique du thérapeute qui résoudrait tout les problèmes en 10 séances de manière pérenne. Ce résultat est précieux cliniquement : là où les normes de genre ne structurent pas a priori les attentes, les couples homosexuels, peu importe le genre, semblent trouver des équilibres différents et souvent plus satisfaisants.

Le genre n’est pas la cause, c’est l’étiquette

Ce que toutes ces données suggèrent, c’est que le genre est un vecteur puissant du déséquilibre, mais pas sa cause fondamentale. Dans nos sociétés, les normes de genre ont tendance à organiser la répartition des responsabilités, mais la dynamique qui permet ou perpétue ce déséquilibre est d’une autre nature : elle est intrapsychique et relationnelle.

Les chercheurs eux-mêmes notent que les discussions sur la charge mentale se fondent encore sur des bases théoriques peu solides concernant le mécanisme précis qui relie le travail cognitif aux conséquences négatives, et que les couples, faute d’un vocabulaire pour désigner ces tâches, ne les négocient presque jamais explicitement (Dean et al., 2022) ; ce que l’on observe d’ailleurs très fréquemment en consultation de psychothérapie. C’est précisément là que la clinique peut apporter ce que la sociologie ne donne pas.

Ce que l’on observe en consultation : la responsabilité comme organisateur central

En séance, ce qui frappe n’est pas tant le volume de tâches effectuées par l’un ou l’autre partenaire, mais le sentiment de responsabilité, ou son absence, à l’égard de ces tâches. Et ce n’est pas du tout la même chose.

Quelqu’un peut accomplir une tâche parce qu’on lui a demandé, parce qu’il a été rappelé à l’ordre, parce que la tension était devenue insupportable, etc. Quelqu’un d’autre la fait parce que l’idée lui est venue, parce qu’il ou elle a anticipé le besoin, parce que cette tâche lui appartient dans sa tête, parce que cette personne sent le désir personnel de la faire. C’est cette responsabilité psychologique de la tâche qui définit la charge mentale, bien plus que son exécution.

La question clinique n’est donc pas « qui fait quoi ? » mais : « qui porte le désir que cette chose soit faite ? »

Les croyances héritées et la loyauté familiale

Ce sentiment de responsabilité ne naît pas du vide. Il est souvent transmis, parfois silencieusement, par les modèles familiaux intériorisés. La place occupée dans sa famille d’origine, les messages reçus sur ce que signifie

  • « être une bonne mère / père / partenaire / ami / collègue »,

  • « être quelqu’un qui mérite d’être aimé parce qu’il … prend soin de tout, fait les choses auxquels les autres ne pensent pas, décharge les autres, etc. »,

tout cela constitue un héritage puissant que les individus portent et rapportent dans leur couple sans toujours en avoir conscience.

Ces schémas de répétition (« ai-je reproduit la façon dont un de mes parents portait tout, ou dont un des deux se désengageait ? »), constituent souvent des croyances limitantes profondes, parfois non remises en question de prime abord car étant étiquetées d’un label de normalité.

La loyauté familiale ne relève pourtant pas de la faiblesse : c’est un mécanisme d’appartenance et un apprentissage qu’on peut qualifier de conditionnement, sans forcément qu’il n’y ait de réelle intentionnalité à prêter à quelqu’un en particulier.

L’humain a de toute façon besoin de cette loyauté familiale pour se construire dans ses premières années de vie (de 0 à la vingtaine environ).

Pendant cette période, se détacher des injonctions de la loyauté familiale serait bien trop risquée psychiquement, bien que l’adolescence en prépare déjà le terrain pour la vie adulte.

Car une fois l’âge adulte atteint, on peut raisonnablement penser à la remise en question de cet héritage comme d’une responsabilité individuelle, qui elle, aura des conséquences non négligeables sur l’individu en tant que tel, tout autant que sur la qualité de ses relations sociales, amoureuses, voire même professionnelles. Et ce, même si ce qu’on nomme “le travail de la loyauté familiale” en thérapie est presque systématiquement traversé par des vécus de trahison, d’abandon et de peur du rejet si l’individu se positionne comme séparé de son noyau familial (au sens où il ne répondrai plus à tous les critères de la “tribu originelle” puisqu’exprimant ses propres particularités et choix de vie).

Le travail de la loyauté familiale n’implique pas une rupture des liens quand les uns et les autres membres de la famille acceptent la transformation du système groupal en y respectant entièrement les choix de ces derniers, y compris les limites dont ils auraient besoin. C’est pourquoi ce travail est plus que délicat, souvent progressif et qu’il ne peut se faire par simple décret intérieur ou par listing de tâches attribuées à l’un ou à l’autre si on revient à la gestion quotidienne d’un couple. 

L’état des lieux de la répartition équitable (et non nécessairement équilibrée) des tâches est malgré tout intéressant, et même indispensable, à réaliser. Mais il ne devrait pas occulter ou empêcher un travail parallèle et profond autour de ces questions de loyauté familiale. Si l’économie est faite de ce cheminement intérieur, les solutions trouvées au sein d’un couple ne seront que passagères, si ce n’est branlantes et l’insatisfaction perdurera tout autant que la cristallisation des jeux relationnels propres à chacun des partenaires … qui, à leur tour, se chargera de renforcer les transmissions désuètes de cette fameuse loyauté familiale et de renforcer ainsi les éventuelles croyances limitantes en résultantes. Le cercle vicieux se met alors en place tout naturellement.

L’affirmation de soi et la demande mal construite

Un deuxième organisateur de cette problématique de charge mentale est la capacité à formuler une demande, et à la formuler efficacement.

On observe fréquemment dans les couples en difficulté sur la charge mentale deux écueils symétriques :

  • L’un des partenaires n’exprime pas ses besoins, les considère comme évidents, attend que l’autre « voie », et ce faisant, accumule un ressentiment (y compris sur des tâches qu’il considère être important pour l’autre alors que pas nécessairement) qui finit par exploser.

  • L’autre formule des demandes mais d’une façon qui contient déjà la porte de sortie : « tu pourrais t’en occuper si tu as le temps... » et qui ne sont pas toujours en alignement avec les besoins réels qui ont amené à émettre cette demande. Résultat ? Des demandes qui signalent implicitement qu’il est possible, voire attendu, de refuser et des ressentis d’abandon, d’injustice et de rôle dans le couple digne du triangle de Karpman (bourreau, victime, sauveur).

Ces deux postures ont en commun une difficulté identique : celle de l’affirmation de soi, qui elle, dépasse très largement la seule question de la charge mentale. 

Un autre “syndrome”, tout aussi répandu, du « c’est mal fait de toute façon » fonctionne comme un mécanisme auto-entretenu : l’un reprend la tâche parce qu’elle n’est pas faite « correctement » (ou plutôt “elle n’est pas faite comme la personne voudrait que ce soit fait, c’est à dire comme elle le ferait elle-même”).

L’autre partenaire se désengage alors, progressivement ou massivement, parce que son effort n’est jamais satisfaisant ni même reconnu, quand bien même il ferait la dite tâche, mais à sa façon.

La question clinique devient alors : qui porte le désir que cette tâche soit réalisée de cette façon précise ? Et cette façon précise est-elle un besoin réel, ou une norme héritée ?

L’altérité et la tolérance à l'imperfection

Travailler la charge mentale ne signifie pas faire en sorte que l’autre fasse exactement ce que l’on aurait fait soi-même. Elle n’implique pas non plus que l’autre fasse nécessairement “autant” que soi-même. Cela implique d’accepter que deux personnes n’aient pas le même niveau de tolérance au désordre, la même conception de ce qui est urgent, le même standard d’exécution, les mêmes priorités ni même les mêmes disponibilités temporelles ou mentales et tout cela, selon les différentes périodes de chacun. Car tous ces repères peuvent changer d’un mois à l’autre, d’une année à l’autre et même parfois, dans une même journée !

Travailler sur ces situations ne signifie pas davantage “rogner” sur ses attentes. C’est distinguer entre ce qui relève d’un besoin réel (auquel les deux partenaires doivent pouvoir contribuer à  leur mesure dans leur contexte individuel et praticulier) et ce qui relève d’une préférence personnelle, parfois rigide, que l’on projette sur l’autre comme s’il s’agissait d’une norme universelle.

Des questions qui permettent souvent d’éclairer la situation est : 

  • Est-ce que je ferais ces mêmes tâches si j’étais célibataire ?

  • Les ferais-je exactement de la même façon ?

  • A quel point cette tâche me coûte ?

Et en fonction de la réponse : 

  • Est ce que je décide de continuer à la faire en conscience, sans rajouter ça à la liste de la dette symbolique de mon partenaire qui me “revaudra” ça ?

ou

  • Est ce que je trouve une solution créative pour m’en décharger, la réaliser différemment afin de réduire son coût ou de tout simplement arrêter de la faire ?

En consultation, ce travail de différenciation est souvent libérateur. Il permet de réattribuer les tâches non pas sur la base d’une égalité arithmétique, mais sur la base d’une équité négociée : qui porte le désir que cette chose soit faite, qui peut s’en charger sans que cela génère une tension disproportionnée, et comment.

Ainsi, l’individualité de chacun est respectée et la négociation avec la loyauté familiale commence ou se poursuit dans ces décisions de fonctionnement nouveau par rapport à l’habituel (si tant est que l’habituel générait des tensions).

Ce qui bloque réellement, et que la charge mentale rend visible

La charge mentale est rarement un problème isolé. C’est presque toujours un symptôme : un point d’émergence visible d’une dynamique relationnelle plus profonde.

En travaillant cliniquement sur ces situations, on rencontre régulièrement des questions sous-jacentes qui n’ont, a priori, aucun rapport avec l’organisation domestique :

  • Qui a le droit d’exprimer un besoin dans ce couple ? Qui a appris à ne pas en avoir ?

  • Quelle est la dynamique de pouvoir implicite ? Qui décide, qui exécute, qui est censé ne pas se plaindre ?

  • Quels sont les jeux relationnels, parfois anciens, parfois inconscients, qui maintiennent chacun dans sa position ?

  • Quels sont les bénéfices secondaires pour l’un comme pour l’autre dans ce fonctionnement pourtant insatisfaisant ?

  • Quelle croyance sur soi-même, sur l’Autre, sur l’amour, sur ce qu’on mérite, justifie de continuer à porter seul ?

Ce n’est souvent pas de la mauvaise volonté conscientisée chez l’un ni une soif maléfique de contrôle chez l’autr, bien que l’un comme l’autre puisse arriver, mais plutôt deux stratégies de survie inconscientes, ou dans tous les cas, automatiques, qui, mises en présence dans le couple, génèrent un conflit systémique. 

C’est pourquoi une approche purement organisationnelle (applications de partage de tâches, listes communes, réunions de couple hebdomadaires) a définitivement une utilité, bien que son pouvoir transformationnel restera limité si elle n’est pas accompagnée d’un travail sur ce substrat psychologique.

Une approche clinique qui restitue le pouvoir d’agir

Ce que l’on observe, et ce que la littérature commence à soutenir, c’est que les approches thérapeutiques les plus efficaces sur la charge mentale ne sont pas celles qui renforcent le sentiment d’injustice subi, aussi légitime qu’il puisse être dans certaines situations, mais celles qui restituent à chaque partenaire sa part de responsabilité et son pouvoir d’agir.

Une étude pilote portant sur une intervention comportementale visant à rééquilibrer la répartition du travail domestique a montré que les participantes rapportant un meilleur équilibre cognitif après l’intervention présentaient des niveaux plus faibles de dépression et de stress (Saxbe et al., 2025). Ce n’est pas sans intérêt puisque cela permet de s’orienter majoritairement vers la quête d’une réorganisation plutôt qu’une désignation d’un coupable d'outiller les individus avec plus de ressources psychologiques mobilisables, y compris face à la résistance au stress, à la gestion quotidienne et à la communication saine et affirmée, clef de voûte en matière d’harmonie relationnelle.

Clarifier les désirs, pas seulement les tâches.  Qui tient réellement à ce que telle chose soit faite ? Si la réponse est « surtout moi », la question devient : Pourquoi je porte ce désir ? Est ce que quelque chose de véritablement obligatoire pour la survie du foyer / couple ? Comment puis-je en prendre la responsabilité sans me positionner comme victime si l’autre ne le fait pas, et comment puis-je inviter et/ou associer mon partenaire à ce désir plutôt que lui imposer ma norme ?

Travailler la demande.  Formuler une demande claire, directe, sans issue de secours incorporée et sans ultimatum non plus. Accepter que l’autre puisse dire non, et que ce soit une réponse valable la plupart du temps, non une preuve de mauvaise volonté. Si le contexte fait qu’un refus de participer à une tâche en particulier soit vraiment problématique, alors que le dialogue puisse s’orienter vers une gestion saine de ce conflit relationnel. Car c’est aussi à travers le conflit sain que les liens peuvent s’ajuster, se positionner au mieux et se renforcer.

Explorer les héritages.  D’où vient ce sentiment de responsabilité ? À quoi ou à qui serait-on déloyal si l’on relâchait cette charge ? Quel message intérieur dit que ce serait mal, dangereux ou honteux ?

Tolérer l'imperfection de l’autre.  Différencier ce qui est intolérable de ce qui est simplement différent. Ce travail d’altérité n’est pas une capitulation : c’est une condition de la vie à deux.

Trouver des solutions ergonomiques.  Parfois, des ajustements concrets (répartir selon les compétences et les préférences, externaliser ou arrêter certaines tâches quand c’est possible, créer des routines partagées) changent davantage la donne que des heures de discussion émotionnelle, surtout quand celle-ci est prise dans le fameux triangle de Karpman.

Conclusion : la charge mentale comme point de départ, non comme verdict

Le féminisme a eu raison de pointer le déséquilibre.

Mais il peut aussi avoir tort de le réduire parfois à une fatalité patriarcale contre laquelle l’individu ne peut presque rien, ce qui revient, paradoxalement, à confisquer aux personnes leur capacité à transformer leur propre vie, à se recentrer dans leur propre responsabilité et à oeuvrer à des relations enrichissantes et non en lutte permanente.

Ce que l’on voit en consultation, c’est que lorsque les deux partenaires cessent de se regarder comme victimes ou coupables d’un système, et commencent à se demander ce qu’ils portent, ce qu’ils désirent, ce qu’ils délèguent, pourquoi ils sont pris dans ces enjeux personnels et de couple, comment ils se parlent et se demandent les choses, leur fonctionnement évolue vers plus d’alignement pour l’un comme pour l’autre, souvent plus vite et plus profondément que ce que l’on aurait cru possible.

La charge mentale n’est pas une condamnation. C’est un signal. Ce qu’il indique mérite d’être entendu avec curiosité, pas seulement avec indignation.

Références (sélection)

— Daminger, A. (2019). The cognitive dimension of household labour. American Sociological Review, 84(4), 609–633.

— Dean, L., Churchill, B., & Ruppanner, L. (2022). The mental load: building a deeper theoretical understanding of how cognitive and emotional labor overload women and mothers. Community, Work & Family, 25(1), 13–29.

— Reich-Stiebert, N. et al. (2023). Gendered mental labor: A systematic literature review on the cognitive dimension of unpaid work. Frontiers in Psychology. PMC10148620.

— Aviv, J. et al. (2024). Cognitive household labor: gender disparities and consequences for maternal mental health. Archives of Women’s Mental Health. PMC11761833.

— Haupt, A., & Gelbgiser, D. (2024). The gendered division of cognitive household labor, mental load, and family–work conflict in European countries. European Societies, 26(3), 828–857.

— Schulte, B. et al. (2025). Who shoulders the mental work? Evidence on the distribution of mental work in different-sex couples in Germany. Social Problems, spaf080.

— Weeks, J., & Ruppanner, L. (2025). A typology of US parents’ mental loads: Core and episodic cognitive labor. Journal of Marriage and Family.

— Guthrie, J. et al. (2023). The management of cognitive labour in same-gender couples. PLOS One. PMC10343096.

— Shockley, K. et al. (2025). Taking on the invisible third shift: The unequal division of cognitive labor and women’s work outcomes. PMC12058002.

— Saxbe, D. et al. (2025). Shifting the load: A pilot study of a behavioral intervention to reduce gender inequities in household labor. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry.

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