Un psychologue passe à la télévision et prend position sur une question sociale et/ou politique sensible (l'immigration, l'éducation, la transidentité, l’écologie).
Une psychologue ouvre un compte Instagram sous son nom professionnel, y partage ses convictions politiques entre deux posts sur la régulation émotionnelle, la dépression ou les TOC.
Un autre commente agressivement, toujours sous son titre, les publications de confrères sur LinkedIn.
Ces situations, de plus en plus fréquentes, posent une question que la profession n'a pas encore suffisamment traitée, en tout cas à mon goût :
qu'implique, sur le plan éthique et déontologique, le fait de s'exprimer publiquement sous son titre de psychologue / psychothérapeute ?
La réponse simpliste serait de dire que le psychologue est un citoyen comme les autres, libre de ses opinions. La réponse tout aussi simpliste serait d'interdire toute prise de parole publique. La réalité est plus nuancée, et mérite d'être pensée avec rigueur, car l'enjeu n'est pas seulement déontologique : il est éthique, au sens le plus fondamental du terme.
La première question à poser est celle-ci : quand un psychologue s'exprime publiquement en mentionnant son titre, parle-t-il en son nom propre ou au nom d'une expertise ? La réponse honnête est : les deux, qu'il le veuille ou non.
Le titre de psychologue confère une autorité symbolique spécifique. Il signale au public (patients potentiels, auditeurs, lecteurs) que la personne qui parle dispose d'une formation scientifique sur la psyché humaine, sur la souffrance, sur les comportements. Lorsque cette personne énonce une opinion politique, sociale ou morale sous ce titre, cette opinion bénéficie implicitement de ce crédit, même si l'intéressé ne le souhaite pas ou s’en désolidarise explicitement.
Le sociologue Pierre Bourdieu avait théorisé ce mécanisme sous le concept de capital symbolique (Ce que parler veut dire, 1982) : la valeur d'un énoncé dépend non seulement de son contenu, mais aussi de l'autorité sociale de celui qui l'énonce. Un psychologue qui tweete ses convictions politiques ne tweete pas comme n'importe quel citoyen : il tweete avec le poids de son titre.
"Le porte-parole est celui qui, parlant d'un groupe, parle à sa place et, par là même, crée le groupe au nom duquel il parle." — Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire (1982)
Ce n'est pas une prescription d'interdiction : c'est une prescription de lucidité et de responsabilité. Le professionnel qui prend la parole sous son titre projette une image de la psychologie, et de ce qui se passe dans la confidentialité des consultations, auprès du grand public et de ses patients potentiels. Il peut honorer cette image ou la distordre. Il peut renforcer la confiance dans la profession ou l'entamer.
Et je ne pense même pas avoir besoin de rappeler ici combien le métier de psychologue et de psychothérapeute souffre déjà d’idées reçues, de déformation dans les représentations collectives et de mystification problématique. Le nombre encore significatif de patient disant en rigolant à la première séance « je ne pense pas être fou pour autant » avec un petit regard interrogateur en coin destiné à inviter le thérapeute à confirmer que « non, non, il n’est pas fou » suffit à rappeler cette réalité encore bien ancrée aujourd’hui.
La prise de parole dans les médias dits traditionnels (télévision, radio, presse écrite) obéit à des règles relativement claires, même si elles sont rarement rappelées explicitement.
Le code de déontologie des psychologues français (2021) est peu disert sur la communication publique. L'article 12 précise que le psychologue "veille à ce que son titre et ses compétences ne soient pas utilisés à des fins publicitaires ou commerciales". L'article 26 rappelle qu'il "ne doit pas user de son titre et de son expertise pour appuyer des causes étrangères à sa mission".
Ces formulations restent générales. Elles posent cependant un principe fondamental : le titre n'est pas un accessoire détachable que l'on pose sur la table quand on veut parler en tant que professionnel et que l'on reprend pour parler en tant que citoyen. Il engage une responsabilité continue.
La subtilité tient toutefois à ce détail près : le code de déontologie des psychologues en France n’a aucune valeur juridique et ressemble parfois, selon les professionnels, au code des pirates, c’est à dire à un guide de conduite adaptable qu’à un véritable document de référence qui cadre la pratique de manière rigoureuse. Il s’agit donc bien de la responsabilité déontologie de chaque professionnel qui appliquera et se référera au code de déontologie d’une façon plus ou moins personnelle sans pour autant en être particulièrement inquiétée.
L'Ordre des psychologues du Québec (OPQ) offre à cet égard un cadre réglementaire nettement plus élaboré. Son Code de déontologie (art. 52 et suivants) stipule que le psychologue qui s'exprime publiquement "doit s'assurer que ses déclarations sont fondées sur des données probantes et ne prêtent pas à des interprétations qui pourraient induire le public en erreur". Il précise également que le professionnel doit "distinguer clairement ses opinions personnelles de ses affirmations fondées sur des données scientifiques".
Cette distinction (opinion personnelle vs. affirmation professionnelle) est cruciale et trop souvent escamotée dans la pratique française.
Un psychologue qui affirme à la radio que telle politique sociale est "psychologiquement néfaste" amalgame son expertise clinique et son opinion citoyenne, au risque de donner une légitimité scientifique à ce qui n'est qu'un point de vue.
Un psychologue qui cite des statistiques sur des violences systémiques, des différences de genre ou tout autre sujet sociétal, sans préciser le cadre de l’étude, l’échantillonnage et les biais manque aussi d’objectivité, d’autant plus quand il se risque à faire des conclusions plus ou moins cliniques sur la base de ces données scientifiques.
De la même manière, il n’est pas forcément nécessaire de rappeler ici que l’on peut faire dire tout et n’importe quoi à des statistiques selon comment on les présente, les met en lien et les interprète.
Les cinq années d’étude de psychologie contienne un apprentissage de la démarche scientifique et de la lecture des études scientifiques mais cela ne veut pas dire que cet apprentissage est assez poussé et/ou intégré par tous les professionnels pour leur éviter des écueils d’interprétation scientifique, encore plus quand il s’agit de les transmettre, sur les réseaux sociaux, les médias traditionnels ou ailleurs.
"Le psychologue qui prend la parole publiquement doit à tout moment pouvoir répondre à la question : est-ce que je parle en tant que professionnel ou en tant que citoyen ? Et si la réponse est ambiguë, il doit s'abstenir ou clarifier." — Ordre des psychologues du Québec, Guide d'exercice sur la communication publique (2019)
C'est sur ce terrain que la réflexion déontologique accuse le plus de retard et que les dérives sont les plus nombreuses. Les réseaux sociaux constituent un espace radicalement nouveau, sans équivalent dans les cadres éthiques traditionnels, et qui exige une pensée spécifique.
La première erreur consiste à traiter les réseaux sociaux comme de simples vitrines professionnelles. Instagram, TikTok, X (ex-Twitter), Facebook ou même Linkedin sont avant tout des plateformes de socialisation et de performance identitaire, ce que les chercheurs en communication numérique désignent sous le terme de self-presentation (Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, 1959 ; boyd, It's Complicated, 2014).
La logique algorithmique de ces plateformes récompense l'émotion, l'authenticité apparente, le personnel, le tranchant. Un post qui dit "voici ce que je pense vraiment de cette politique" génère davantage d'engagement qu'un post nuancé sur les limites de la recherche en psychologie. Cette mécanique crée une pression structurelle vers la simplification, la prise de position et la mise en scène de soi, ce qui est en tension directe avec les exigences déontologiques de la profession.
Cette hybridation (compte professionnel et environnement de réseau social) crée un espace particulièrement ambigu. Un psychologue qui raconte, sous son titre, ses convictions politiques ou ses coups de colère, même avec les meilleures intentions, et parfois même avec les meilleures sources, brouille la frontière entre son rôle professionnel et sa personne privée d'une manière que ses lecteurs / followers, dont de potentiels patients, ne peuvent pas démêler aisément.
Or les études sur le comportement des patients montrent que ceux-ci recherchent fréquemment des informations sur leur thérapeute en ligne avant de le consulter (Kolmes & Taube, 2014, Professional Psychology: Research and Practice). Ce que le psychologue publie sur ses réseaux n'est pas lu dans une bulle professionnelle hermétique : il l'est aussi par des personnes en souffrance qui se demandent si ce professionnel pourra les accueillir sans jugement.
Ici s’ouvre le débat de la compatibilité des inclinaisons du professionnel avec le patient autant en termes d’approche (TCC, psychanalyse, humaniste, systémique, brève, etc.) qu’en termes de conviction (vision de la psychologie et de la thérapie, cadre d’exercice … et valeurs mises en avant comme les LGBTQIA+ friendly ou thérapeute féministe).
Les algorithmes des réseaux sociaux ont instauré une économie de l'attention qui valorise le personnel au détriment du professionnel. Les abonnés d'un compte de psychologue sur Instagram ou TikTok attendent, et plébiscitent, les anecdotes personnelles, les prises de position, les moments de vie. Les "en tant que psychologue, voici ce que je pense de..." cumulent des dizaines de milliers de vues.
Ce n'est pas un jugement moral sur ce que veut le public : c'est un constat structurel. Et ce constat pose au psychologue une question éthique fondamentale : est-ce que j’adapte mon expression pour répondre à cette demande, au risque de déroger à mes obligations déontologiques ? Ou est-ce que je maintiens une rigueur qui me coûtera peut-être en engagement, en vue et en follower, mais qui protège ma pratique, mes patients et l’image de la profession ?
« Image de la profession » qui ne sert pas juste à « se faire bien voir » mais à conserver dans les représentations sociales et collectives la rigueur, la bienveillance et l’accueil que toute psychothérapie sérieuse se doit d’avoir afin que des personnes vulnérables et/ou en souffrance puisse trouver le courage de prendre RDV pour consulter et prendre soin d’eux, et donc, par voie de conséquence, de la société, tel le colibri qui participe à sa juste mesure.
La réponse déontologique est claire. L'article 3 du code français rappelle que le psychologue doit faire passer "l'intérêt des personnes qu'il accompagne avant toute autre considération". Cet intérêt inclut le fait de ne pas savoir, avant même d'entrer en consultation, que leur thérapeute nourrit personnellement des convictions politiques susceptibles d'influencer, même inconsciemment, l'écoute qu'il leur portera.
Que le patient, en cours de thérapie, finisse par se faire une représentation plus personnelle de son thérapeute en regroupant les indices disséminés par-ci par-là, n’est pas nécessairement un problème car il sera natif au processus thérapeutique. Mais cela est très différent en termes de temporalité, de fonction et de déontologie.
Il existe une dimension supplémentaire, plus rarement abordée dans les réflexions déontologiques sur les réseaux sociaux : l'effet désinhibiteur du medium numérique lui-même.
Le psychologue américain John Suler a théorisé dès 2004 ce qu'il appelle l'Online Disinhibition Effect (CyberPsychology & Behavior, 2004) : les interactions en ligne favorisent une levée partielle des inhibitions sociales ordinaires. Derrière un écran, face à un public que l'on ne voit pas, les individus ont tendance à s'exprimer de manière plus tranchée, plus impulsive, parfois plus agressive qu'ils ne le feraient en face à face.
Ce phénomène n'épargne malheureusement pas les professionnels de santé mentale, y compris entre eux. Des études récentes sur les comportements des cliniciens sur les réseaux sociaux (Tunick, Mednick & Brannick, 2011) montrent que nombre d'entre eux publient des contenus qu'ils reconnaissent eux-mêmes, a posteriori, comme inadaptés à leur rôle professionnel.
Un angle particulièrement négligé est celui des commentaires. Un psychologue peut tout à fait tenir un compte professionnel sobre et rigoureux, et par ailleurs commenter, parfois de manière agressive, caustique ou militante, les publications d'autres personnes ou ces propres publications en réaction à ses commentaires. Ceux-ci restent pourtant tout autant publics que les publications natives de son compte : elles sont consultables, traçables, et associables à son titre.
La dissociation psychologique qui consiste à penser "là je publie en tant que professionnel, mais dans les commentaires je suis juste moi" est une illusion. Sur internet, la frontière entre le post et le commentaire n'existe pas pour le lecteur (professionnel ou non). Ce que le psychologue écrit, où qu'il l'écrive, sous son nom et son titre lui appartient professionnellement.
"L'identité numérique ne se découpe pas : ce que vous publiez en ligne construit une image unifiée dans l'esprit de vos lecteurs, qu'il s'agisse d'un article ou d'un commentaire impulsif posté à minuit." — John Suler, The Psychology of Cyberspace (2004)
Dans le cas de figure d’un compte professionnel tenu avec rigueur et des commentaires spontanément moins éthiques et/ou déontologiques, se pose aussi la question de la cohérence et de la congruence (Rogers, Le développement de la personne, 1966) que ce genre de dichotomie renvoie aux lecteurs. Ainsi un potentiel patient pourrait se dire « mon psy me dit telle chose en séance de telle façon mais je peux voir ce qu’il en pense réellement sur les réseaux et il ne le dit pas avec autant de forme, donc il n’est pas authentique avec moi en séance ». En termes d’alliance thérapeutique, ça ne fonctionne pas, pas plus qu’en termes d’image de la profession, encore une fois.
La mouvance de la cancel culture sur les réseaux sociaux touche aussi, de manière significative, les professionnels de santé mentale qui y sont présents. Une pratique se répand : supprimer les commentaires qui challengent, contredisent ou nuancent les propos publiés. Si cette posture peut se comprendre, et se justifier pleinement, face à des messages haineux, violents ou diffamatoires, elle devient problématique dès lors qu'elle s'étend aux commentaires qui ouvrent simplement un débat respectueux. Or le débat, par nature, est inconfortable : se remettre en question est un exercice qui suppose de tolérer une forme de friction intellectuelle.
Exercer ce muscle-là est pourtant au cœur même de ce que l'on demande aux patients en thérapie. Quant à l'argument de la maîtrise de son espace numérique ("c'est mon compte, j'en fais ce que je veux") il mérite d'être nuancé : un compte public n'appartient pas vraiment à celui qui le tient. Il est traversé par un algorithme qui en dicte la portée, façonné par une audience qui en co-construit le sens, soumis à des conditions générales d'utilisation qui en définissent les règles et normalement cadré par un statut dont le titre de psychologue / psychothérapeute fait partie. La maîtrise ou la propriété intellectuelle et/ou créative est donc plus illusoire que réelle.
Ce qui est davantage préoccupant, du point de vue déontologique, c'est le message implicite qu'une telle pratique adresse aux patient, existants ou potentiels. Si un professionnel supprime les commentaires qui le contrarient sur ses réseaux, quel signal envoie-t-il à quelqu'un qui envisage de le consulter ?
Que le désaccord n'est pas le bienvenu ? Que remettre le thérapeute en question pourrait mettre en péril la relation ?
Car le conflit existe aussi en séance, et c'est heureux. Les positionnements différenciants, les remises en question du cadre, les moments de désaccord font partie du processus thérapeutique. Ils ne sont pas à "tanker" ni à subir passivement : ils sont à élaborer, à mettre au travail, dans une dynamique de désaccordage puis de réaccordage du lien.
Un thérapeute qui, sur ses réseaux, refuse publiquement le désaccord construit une image de lui-même qui contredit précisément ce qu'une bonne thérapie exige.
La différence est pourtant claire : elle sépare le commentaire qui attaque, humilie ou menace, et qui justifie une modération, du commentaire qui pense différemment, qui questionne, qui ose une autre perspective. Entre les deux, il y a tout l'espace du débat élaboré. Et cet espace, un professionnel a le devoir, me semble-t-il, de le tenir ouvert, autant par principe déontologique que par le principe même de s’exposer publiquement avec pour démarche la sensibilisation et la psycho-éducation autour de la santé mentale.
C'est ici que la réflexion doit aller plus loin, me semble-t-il, que la déontologie, sans pour autant la renier, simplement pour la restituer dans son ensemble plus grand qu’elle : l’éthique. D’autant plus quand on sait que la personnalité professionnelle du thérapeute a tendance à s’entremêler avec sa personnalité individuelle et inversement tout au long de sa pratique (Cozolino, The Making of a Therapist: A Practical Guide for the Inner Journey. 2004).
La déontologie est un ensemble de règles formelles fixées par une profession. L'éthique, elle, est une disposition intérieure vis-à-vis de l’humain, d’une forme de morale intériorisée (le Surmoi, dirait Freud), du bien-fondé (et non de la bien-pensance) des actes et des pensées : la question que le professionnel se pose finalement à lui-même, dans le silence, avant de publier, et pas seulement la question de savoir si une règle extérieure l'en empêche.
Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), distingue la morale (le respect de règles extérieures) de l'éthique (la visée d'une vie bonne avec et pour autrui). Un psychologue peut respecter toutes les règles déontologiques de son code et néanmoins adopter sur les réseaux sociaux un comportement éthiquement problématique (agressivité dans les commentaires, moquerie envers des confrères, prises de position tranchées dans des débats qui divisent profondément son public).
La question éthique fondamentale n'est pas "ai-je le droit de dire ça ?" mais "cette prise de parole est-elle compatible avec la personne que je veux être, et avec la confiance que mes patients, présents et futurs, placent en moi ?". On pourrait aussi rajouter « le fond et/ou la forme de cette expression est-elle alignée avec la vision philosophique, le cadre pratique et les repères professionnels de mon métier, autant personnel que collectif ? ».
La réponse à ces enjeux n'est pas le silence ou l'autocensure totale. Les psychologues ont une contribution précieuse à apporter au débat public. Mais cette contribution gagne à être pensée, cadrée, cohérente.
Tout professionnel qui s'exprime publiquement sous son titre devrait systématiquement signaler quand il passe de l'une à l'autre. "En tant que clinicien, je constate que..." n'a pas la même valeur que "personnellement, je pense que...", et cette distinction doit être explicite, pas implicite. Prudence toutefois : la distinction, comme nous l’avons évoqué ici, n’est souvent pas suffisante pour éviter les écueils d’une telle communication. Une solution serait alors d’ouvrir un compte personnel, idéalement privé, sans qu’il ne soit fait mention du titre et des compétences liées à la profession et où l’activité militante, sociale et politique pourra se faire en respect total de la liberté d’expression.
Une prise de parole dans une revue professionnelle n'a pas le même impact qu'un post Instagram ou qu'un fil de commentaires Twitter. La réflexion éthique, autant dans le contenu que dans la forme, doit s'adapter au medium, à son audience, à sa viralité potentielle afin de respecter les exigences éthiques et déontologiques, d’éviter les informations tronquées potentiellement distordues ou trompeuses et la sur-simplification quand bien même l’intention serait celle d’une sensibilisation à la santé mentale.
Ce que l'on écrit dans l'espace commentaire est aussi public, aussi traçable, aussi associé à son titre que ce que l'on publie. Qu’il s’agisse d’un confrère / consœur ou d’un particulier, peu importe la teneur des propos tenus dans les commentaires, le professionnel, agissant sous l’égide de son titre, se doit de respecter sa posture professionnelle. L'impulsivité nocturne (ou diurne) derrière un écran n'est pas une circonstance atténuante professionnelle. Pas plus que le soutien de propos tout aussi problématiques sur les réseaux sous couvert que « ce n’est pas moi qui l'ai écrit donc c’est bon » !
Sur les questions qui divisent profondément la société (écologie, immigration, convictions religieuses, appartenances politiques), un psychologue, en tant qu’humain, peut avoir des opinions personnelles légitimes. Mais les exprimer sous son titre professionnel risque d'exclure implicitement de son cabinet les patients qui ne partagent pas ses convictions, ce qui est une forme de sélection clinique qui même assumée mérite qu’on y réfléchisse d’un point de vue déontologique, éthique et individuel.
Comme pour la pratique clinique, la réflexion sur la communication publique gagne à être travaillée collectivement. Des groupes de pairs, des intervisions, des supervisions, des formations spécifiques commencent à émerger sur ces questions et mériteraient sûrement à être davantage mis en avant comme un impondérable de la pratique et de l’incarnation de la posture professionnelle réglementée, bien que ces réflexions puissent s’appliquer tout autant aux thérapeutes non réglementés.
La question de l'expression publique du psychologue n'est, à mon goût, pas encore suffisamment pensée dans la profession française. Elle est pourtant urgente, car les réseaux sociaux ont transformé radicalement les conditions dans lesquelles un professionnel projette son image et construit sa relation avec le public.
Il ne s'agit pas d'interdire au psychologue d'être un citoyen engagé, d'avoir des convictions, de participer au débat public. Il s'agit de lui demander quelque chose de plus difficile : distinguer en permanence ce qu'il dit au nom de son expertise de ce qu'il exprime au nom de sa personne ; accepter que son titre crée une responsabilité spécifique, et donc des contraintes spécifiques, dans chaque prise de parole ; et maintenir, y compris face à la pression des algorithmes et à l'appétit du public pour le personnel et le tranchant, une rigueur éthique qui ne se réduit pas à l'application mécanique d'un code.
Car en dernier rappel, ce qui est en jeu n'est pas seulement l'image de la profession pour le confort d’une profession valorisée socialement. C'est la confiance que le patient, présent ou futur, peut placer dans le professionnel qui va l'accueillir. Cette confiance, une fois entamée par une prise de parole mal pesée, est difficile à reconstituer.
Mais c’est aussi le poids, le sérieux et la rigueur de la parole du professionnel qui s’en verra optimisé ou disqualifié, par ces mêmes patients qui verront alors la puissance de leur processus thérapeutique amélioré ou diminué.
— Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques. Fayard.
— Goffman, E. (1959). La Mise en scène de la vie quotidienne. Minuit (trad. fr. 1973).
— boyd, d. (2014). It's Complicated: The Social Lives of Networked Teens. Yale University Press.
— Suler, J. (2004). The online disinhibition effect. CyberPsychology & Behavior, 7(3), 321-326.
— Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Seuil.
— Kolmes, K., & Taube, D. O. (2014). Seeking and finding our therapists online. Professional Psychology: Research and Practice, 45(1), 3-10.
— Tunick, R. A., Mednick, L., & Brannick, M. (2011). A snapshot of child psychologists' social media activity. Ethics & Behavior, 21(6), 443-453.
— Ordre des psychologues du Québec (2019). Guide d'exercice sur la communication publique et les médias sociaux. OPQ.
— Code de déontologie des psychologues (France, révision 2021).
— Rogers, C. (1966). Le développement de la personne. Dunod. (éd. originale : 1961)
— Cozolino, L. (2004). The Making of a Therapist: A Practical Guide for the Inner Journey. W. W. Norton.
Les citations d'ouvrages non traduits en français sont des traductions libres de l'auteure.
Des espaces de soin, de relation et de transmission, au service des processus humains.
©Psy-CREAT — Tous droits réservés