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La question agite les couloirs des UFR de psychologie et les réseaux sociaux professionnels : un psychologue ou une psychologue se doit-il d'être féministe ? Certains la posent comme une évidence militante. D'autres la récusent au nom de la neutralité clinique. Entre ces deux pôles, la réflexion mérite d'être conduite avec rigueur, car les enjeux sont aussi éthiques que cliniques.
Il serait historiquement inexact et intellectuellement malhonnête de nier la contribution de la pensée féministe à la psychologie.
C'est d'abord une contribution dans l'ordre de la visibilité. Pendant des décennies, des réalités cliniques majeures sont restées dans l'angle mort de la discipline : les violences conjugales, l'inceste, les traumatismes liés à l'oppression de genre, la charge mentale, le corps féminin pathologisé sous le diagnostic commode d'hystérie. La pensée féministe a permis de les nommer, de leur donner un cadre conceptuel, et finalement de modifier autant les théories que les approches thérapeutiques liées.
"Les femmes traumatisées ont été historiquement soit disqualifiées, soit réduites au silence. La première tâche du clinicien est de restaurer la connexion" — Judith Herman, Trauma and Recovery (1992)
La psychiatre et chercheuse Judith Herman, dans son ouvrage Trauma and Recovery (1992), a radicalement transformé la compréhension clinique du trauma en montrant comment celui-ci s'inscrit dans des contextes de domination domestique, politique, institutionnelle. Son travail, nourri d'une sensibilité féministe, a conduit à la conceptualisation du PTSD complexe, aujourd'hui intégré dans les nosographies internationales (ICD-11).
De même, les travaux de Dana Crowley Jack sur la silencing the self (1991) ont mis en lumière la dépression féminine non comme pathologie intrinsèque mais comme réponse psychologique à des injonctions sociales contradictoires imposées aux femmes, sorte d’injonction paradoxale collective. Ces apports ont enrichi la pratique clinique de manière durable et documentée.
Malheureusement, l’intérêt pour les études sur le masculin et ses propres souffrances restent encore très timides, n’offrant que peu de documentation sur une réalité pourtant bien observable dans les cabinets de consultation. Car les hommes aussi ont a faire ce travail de libération de leurs propres injonctions sociétales et parfois paradoxales.
Pourtant, passer de "le féminisme a contribué à faire évoluer la pensée psychologique et la clinique" à "il faut être féministe pour exercer" constitue un glissement épistémologique et éthique majeur.
Le code de déontologie des psychologues français (2021) est explicite. L'article 3 rappelle que le psychologue "respecte la personne dans sa singularité, son autonomie et sa liberté". L'article 7 précise qu'il "s'interdit d'user de son influence à des fins étrangères à ceux-ci [les intérêts du patient]". Ces principes ne sont pas des ornements rhétoriques : ils définissent l'espace thérapeutique comme un espace protégé de tout prosélytisme, y compris bienveillant.
Un psychologue qui doit être féministe court le risque de transformer la clinique en espace de conversion idéologique. Ce risque est d'autant plus réel que le patient se trouve en position de vulnérabilité et que le thérapeute jouit d'une autorité symbolique considérable.
Continuer la réflexion en lisant l'article : "La psychologie est-elle politique ?"
Prenons un exemple clinique concret. Une femme consulte pour une souffrance dans son couple. Elle vit une relation dans laquelle son partenaire occupe une position dominante qu'elle a elle-même choisie (son partenaire) et qui fait sens pour elle. Un thérapeute armé d'une grille féministe risque d'interpréter systématiquement cette configuration comme une violence à déconstruire, au lieu d'explorer ce qu'elle signifie pour cette femme-ci avec cet homme-là, dans leurs singularités, dans leurs modalités d’attachement, dans leurs vécus relationnels, dans leurs représentations internes (dans le sens des Modèles Internes Opérants décrits par Bowlby, 1969).
Carl Rogers avait posé ce principe fondateur : la relation thérapeutique suppose un regard positif inconditionnel (unconditional positive regard, 1951). Ce regard ne peut coexister avec un agenda idéologique préalable, même progressiste.
"Le thérapeute est là pour accompagner, non pour guider vers une vérité qu'il détiendrait." — Carl Rogers, Client-Centered Therapy (1951)
Les cliniciens travaillant avec des populations immigrées ou issues de traditions religieuses conservatrices sont confrontés à cet enjeu de manière aiguë. Des patients pour qui les rôles de genre traditionnels font sens, voire sont constitutifs de leur identité, ont le droit d'être accompagnés sans être implicitement rééduqués. L'anthropologie clinique (Kleinman, The Illness Narratives, 1988) rappelle que le sens et même la fonction de la souffrance sont culturellement construits, et qu'imposer un cadre interprétatif occidental, et, a fortiori, français, à une souffrance vécue dans un autre univers de sens constitue une forme de violence symbolique.
La bonne question n'est pas "faut-il être féministe ?" mais "comment intégrer les acquis critiques du féminisme sans transformer l'espace clinique en école idéologique ?"
Un clinicien qui ignore que les femmes présentent deux fois plus de diagnostics dépressifs que les hommes (WHO, World Mental Health Survey, 2017), ou que les violences conjugales, y compris banalisées, constituent un facteur de risque majeur de PTSD, tombe dans l’écueil d’omission d’éléments pourtant essentiels dans la compréhension et l’accompagnement des personnes accueillies. Ces tâches aveugles peuvent alors mener à des violences thérapeutiques difficiles à excuser compte tenu d’un manque considérable de rigueur déontologique, notamment en matière de formation.
De la même façon qu’un manque, malheureusement encore trop répandu, de formation solide sur la régulation émotionnelle comme nous le propose la théorie des émotions de base de Jaak Panksepp (The Archaeology of Mind: Neuroevolutionary Origins of Human Emotions. 2012), seul véritable consensus scientifique concernant le fonctionnement neuronal de nos émotions, de leur dysrégulation et du principe de régulation émotionnelle, plus qu’utile en thérapie.
En effet, de nombreuses problématiques, y compris systémiques, travaillées en thérapie peuvent être approchées par le prisme des émotions de base, ce qui préserve tout à la fois la subjectivité du patient et son cheminement individuel et personnel quant à un meilleur équilibre dans sa vie puisque cette grille de lecture des émotions nous permet de conserver l’adaptabilité nécessaire au métier de thérapeute tout en guidant le patient vers une meilleur régulation qui ne sera que la sienne, et non celle du thérapeute. Cet outil est un véritable allié d’objectivité sans en écarter l’importance du lien dans le processus de transformation.
La formation "Émotions - Neurosciences appliquées" explore cette théorie en profondeur, autant théoriquement qu’appliquée à la psychothérapie.
Des études ont montré que des symptômes identiques sont plus souvent diagnostiqués comme dépression chez les femmes et trouble de la personnalité antisociale chez les hommes (Ford & Widiger, 1989, Journal of Consulting and Clinical Psychology). Cette vigilance est une exigence scientifique.
Selon les outils d’évaluation utilisés, il conviendra aussi de garder une distance critique suffisante avec les résultats quantitatifs tant qu’aucune analyse projective n’aura été menée car la clinique devrait toujours rester prioritaire par rapport à la psychométrie qui elle, ne peut pas se prétendre sans biais, qu’il soit arithmétique, d’étalonnage, de culture ou de genre.
C'est là que la sensibilité légitime se transforme en directivité clinique contraire à l'éthique. Le risque est aussi que la pensée en devienne de plus en plus étroite, sans marge de manœuvre pour qu’une capacité de mentalisation (Fonagy, Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self. 2002) suffisante puisse se déployer correctement autant chez le thérapeute que chez le patient par voie de conséquence. Une thérapie sans mentalisation, sans capacité à déplier l’éventail des interprétations, des facteurs possibles pour une même situation est une thérapie qui se replie sur elle-même, qui cherche plus des convictions sur lesquelles se rassurer que des réflexions d’ouverture, de mise en sens, de quête de Soi et de positionnement équilibré dans le monde.
C’est finalement une thérapie qui risque fort de cristalliser une forme de souffrance en l’étiquetant comme normale et souhaitable plutôt que d’accompagner vers des façons créatives d’œuvrer à un monde qui ferait sens par ses moyens, sans déni mais sans élever le niveau d’impuissance jusqu’à ce que celle-ci bloque le mouvement de vie, le SEEKING dont nous parle Jaak Panksepp et qui d’ailleurs, est à l’origine d’un nombre non négligeable de troubles dépressifs.
La question "faut-il être féministe ?" est probablement la mauvaise question. Elle suppose qu'une étiquette sociale et/ou politique suffit à garantir la qualité du soin. Or ce qui protège le patient, c'est moins l'adhésion du thérapeute à une idéologie, fût-elle émancipatrice ou progressiste, que sa capacité à maintenir la neutralité bienveillante, à surveiller ses propres projections, convictions et contre-transfert, notamment grâce à la supervision, et à placer la singularité de chaque sujet au-dessus de toute catégorie collective au service de la thérapie, bien que naviguant dans cette réalité environnementale.
Connaître les apports du féminisme : oui, sans réserve. Rester en dette symbolique et/ou historique au point d’en devenir serviteur dévoué sans plus réfléchir aux implications professionnelles réelles d’un thérapeute : non, définitivement non. S'en faire le missionnaire en séance, même par intention bien placée : encore moins, car ce serait trahir l'éthique fondamentale du soin psychique, sans parler de la déontologie de la profession si complexe du psychothérapeute.
— Herman, J. (1992). Trauma and Recovery. Basic Books.
— Rogers, C. (1951). Client-Centered Therapy. Houghton Mifflin.
— Jack, D. C. (1991). Silencing the Self: Women and Depression. Harvard University Press.
— Kleinman, A. (1988). The Illness Narratives. Basic Books.
— Ford, M. R., & Widiger, T. A. (1989). Sex bias in the diagnosis of personality disorders. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 57(3), 301-305.
— WHO (2017). World Mental Health Survey Initiative. World Health Organization.
— Code de déontologie des psychologues (France, révision 2021).
— Panksepp, J., & Biven, L. (2012). The Archaeology of Mind: Neuroevolutionary Origins of Human Emotions. W. W. Norton & Company.
— Fonagy, P., Gergely, G., Jurist, E. L., & Target, M. (2002). Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self. Other Press.
Les citations d'ouvrages non traduits en français sont des traductions libres de l'auteure.
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