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"La psychologie est politique."
L'affirmation circule avec une évidence croissante dans les milieux académiques et militants. Elle porte une part de vérité historique indiscutable. Mais une affirmation vraie peut devenir fausse quand on la pousse trop loin, ou qu'on en tire des conclusions pratiques qu'elle ne justifie pas. C'est précisément le cas ici.
L'histoire de la psychologie est jalonnée d'exemples où la discipline a servi, consciemment ou non, des rapports de pouvoir.
L'homosexualité est restée un diagnostic psychiatrique dans le DSM jusqu'en 1973. Sa suppression ne résulte pas d'une avancée scientifique spontanée, mais d'une pression militante conjuguée à une évolution du regard social, ce qui illustre parfaitement le lien entre nosographie et normes politiques. Michel Foucault, dans Histoire de la folie à l'âge classique (1961), avait théorisé ce mécanisme : la psychiatrie comme outil disciplinaire qui désigne comme « fou » ou « anormal » celui qui dévie de la norme sociale.
Au début du XXe siècle, les premiers tests d'intelligence (Binet, puis leur usage américain avec Henry Goddard et Lewis Terman) ont été instrumentalisés pour légitimer des politiques d'immigration restrictives et des programmes eugéniques. Stephen Jay Gould, dans The Mismeasure of Man (1981), a documenté avec précision comment la mesure psychologique pouvait devenir un vecteur d'idéologie raciste sous couvert de scientificité.
L'exemple le plus radical reste la psychiatrie punitive soviétique, qui diagnostiquait les dissidents politiques de sluggish schizophrenia (schizophrénie latente), un diagnostic ad hoc permettant l'internement de ceux qui refusaient l'ordre soviétique. L'American Psychiatric Association en a fait un enjeu politique majeur dans les années 1970-1980. La clinique, ici, était littéralement l'instrument du politique.
"La clinique médicale est, dans sa structure, tout entière une pratique du regard." — Michel Foucault, Naissance de la clinique (1963)
Frantz Fanon, psychiatre et théoricien de la décolonisation, a montré dans Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la Terre (1961) comment la colonisation produisait des pathologies psychiques spécifiques chez les colonisés, un apport qui a fondé la psychiatrie transculturelle (ou ethnopsychiatrie) et continue d'alimenter des champs comme la psychologie communautaire ou la théorie du trauma raciste (Comas-Diaz, 2016).
La psychologie n’a donc pas été seulement un outil de justification d’une politique peu éthique, mais aussi vecteur de légitimation des populations vulnérables et/ou invisibilisées en matière de santé mentale.
Reconnaître que la psychologie a été traversée par du politique ne signifie pas que la pratique clinique doit se vivre ou se revendiquer publiquement comme un engagement militant. Ce glissement est pourtant réel dans certains discours contemporains, notamment sur les réseaux sociaux, et il mérite d'être interrogé avec rigueur.
La clinique, qu'elle soit psychanalytique, humaniste, cognitivo-comportementale ou systémique, repose sur un même principe fondateur : la primauté de la singularité du sujet et une posture professionnelle déontologiquement rigoureuse. Un patient n'est pas d'abord un représentant d'une classe sociale, d'un genre, ou d'un groupe ethnique. Il est un sujet irréductible dont la souffrance a une histoire singulière, elle-même traversée par ces facteurs sociaux, culturels et politiques.
Interpréter systématiquement la souffrance comme produit d'un rapport de domination et d’inégalité revient à réduire cette singularité à une position dans une structure politique, indépendamment des ressources et vulnérabilités personnelles, des vécus plus ou moins intriqués au contexte extérieur. C'est substituer une grille de lecture sociologique à l'écoute clinique.
La notion d'abstinence en psychanalyse (Freud, Recommandations au médecin, 1912), reprise et reformulée par la clinique humaniste sous le terme de neutralité bienveillante, ne signifie pas que le thérapeute est une surface vierge sans opinions. Elle signifie qu'il suspend ses convictions pour que le patient puisse déployer librement les siennes, quelles qu’elles soient.
Un thérapeute qui arrive en séance avec une conviction politique, même légitime ou progressiste, et l'impose implicitement compromet cette suspension. Les recherches en psychologie sociale montrent que ce phénomène opère souvent de manière inconsciente : l'effet Pygmalion (Rosenthal & Jacobson, 1968) en éducation a son équivalent clinique, documenté par les travaux sur les expectancy effects en psychothérapie (Kirsch, 1990).
"La guérison est un processus d'individuation, non d'alignement à une norme, fût-elle émancipatrice." — inspiré de Carl Gustav Jung, Two Essays on Analytical Psychology (1917)
Le concept d'emprise (Hirigoyen, 2019 ; Eiguer, 1996) désigne l'influence qu'un sujet exerce sur un autre en exploitant sa vulnérabilité. L'espace thérapeutique, par sa structure asymétrique, est particulièrement propice à ce risque. Un thérapeute convaincu de la justesse de sa vision du monde, progressiste ou conservatrice, qui met cette autorité symbolique au service de cette vision exerce une forme d'emprise, même sans le vouloir.
La critique légitime du positivisme naïf, celui qui croit que la psychologie est pure de tout contexte social, ne doit pas conduire à l'inverse : une clinique dénuée de réflexion sur les facteurs sociaux, les violences systémiques (qui ne sont pas synonyme de violence systématique), d’inégalité de genre, de racisme, etc. Mais une clinique saturée d'idéologie n’est pas non plus souhaitable, ni pour le thérapeute, ni pour le patient. Dans les deux cas, la voie devient alors plus étroite, et potentiellement plus enfermante.
Ignorer qu'un patient est en situation de précarité, de discrimination ou de violence institutionnelle serait une faute clinique. La psychiatrie sociale (Dohrenwend & Dohrenwend, 1974) a montré que les inégalités sociales sont des déterminants majeurs de la santé mentale.
La thérapie personnelle et la supervision sont précisément les espaces où le thérapeute peut examiner ses convictions, ses contre-transferts politiques et culturels, sans les déverser ou les projeter sur le patient.
C'est le rôle de l'épistémologie critique en psychologie (Prilleltensky, 1989, American Psychologist) que d'interroger en permanence les présupposés normatifs de la discipline.
Même si le thérapeute a raison dans ses convictions.
La psychologie est et a bel et bien été traversée par le politique, dans son histoire, dans ses outils, dans les normes qu'elle produit et reproduit. Cette vérité doit conduire à une vigilance épistémologique permanente.
Mais cette vigilance n'est pas le militantisme. Elle est son contraire : une discipline rigoureuse de la pensée qui consiste à ne jamais laisser ses convictions, aussi fondées soient-elles, se substituer à l'écoute de ce que l'autre, dans sa singularité irréductible, est en train de vivre, de dire et de choisir dans sa vie.
La clinique bien conduite n'est pas apolitique. Elle est méta-politique : elle maintient, contre toutes les pressions, l'espace où un sujet peut penser librement sa propre vie, y compris dans ses dimensions politiques, car le but n’est pas de rendre cette thématique tabou, sans que le thérapeute lui en propose d'avance la conclusion.
Continuer la réflexion en lisant l'article : "Psychologue et prise de parole publique : où s'arrête le professionnel, où commence le citoyen ?"
— Foucault, M. (1961). Histoire de la folie à l'âge classique. Gallimard.
— Foucault, M. (1963). Naissance de la clinique. Presses Universitaires de France.
— Fanon, F. (1952). Peau noire, masques blancs. Seuil.
— Fanon, F. (1961). Les Damnés de la Terre. Maspero.
— Gould, S. J. (1981). The Mismeasure of Man. W.W. Norton.
— Freud, S. (1912). Recommandations au médecin praticant la psychanalyse. In La Technique psychanalytique. PUF.
— Rosenthal, R., & Jacobson, L. (1968). Pygmalion in the Classroom. Holt, Rinehart & Winston.
— Dohrenwend, B. S., & Dohrenwend, B. P. (1974). Social and cultural influences on psychopathology. Annual Review of Psychology, 25, 417-452.
— Prilleltensky, I. (1989). Psychology and the status quo. American Psychologist, 44(5), 795-802.
— Comas-Diaz, L. (2016). Racial trauma recovery: A race-informed therapeutic approach. American Psychologist, 71(1), 9-20.
— Code de déontologie des psychologues (France, révision 2021).
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